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Quand nos propres mots nous révèlent à nous-mêmes : récit de soi

Photo du rédacteur: Jean Gratacos
Jean Gratacos
14 oct.
4 min de lecture

Le récit de soi nous invite à un cheminement introspectif. Raconter ce que nous avons vécu, à l’oral comme à l’écrit, c’est revenir sur notre parcours depuis l’endroit où nous sommes aujourd’hui.

Au cours d’une vie, nous traversons tous des épreuves, personnelles ou professionnelles. Et la frontière entre les deux est souvent plus poreuse qu’on ne le pense.


Une femme marche sur une plage, laissant des empreintes dans le sable humide, évocation du chemin parcouru et du récit de soi.
Récit de soi – Les traces de notre parcours

Pourtant, une fois l’épreuve traversée, nous revenons rarement sur ce qu’elle a produit en nous. Nous avançons. Nous reprenons notre vie, notre travail, nos responsabilités. Et c’est peut-être là que nous passons à côté de quelque chose.

Revenir sur une épreuve ne signifie pas s’y enfermer ou la revivre. Le récit de soi permet de la revisiter, de relier des événements, d’observer les mouvements qui se sont opérés en nous, mais aussi de retrouver les capacités que nous avons mobilisées pour la traverser.


En 2013, après le décès de la mère de mes enfants, j’ai ressenti le besoin de m’exprimer par écrit dans le carnet qu’elle tenait pendant sa maladie.


Je n’avais aucune méthode, aucune intention particulière. Au départ, j’ai même emprunté les mots des autres : un psaume, un poème de Gérard de Nerval… Puis mes propres mots sont arrivés. J’ai écrit des textes à différents moments, à quelques semaines ou quelques mois d’intervalle.

Un mois après son décès, j’écrivais notamment :


« Je ne suis pas dans les ténèbres, je ne suis pas dans le néant, mais je suis les ténèbres, je suis le néant. »


Relue seule, cette phrase pourrait simplement raconter l’effondrement. Pourtant, des années plus tard, j’y vois autre chose.

Pendant ses années de maladie, j’avais dû tenir et mettre ma propre souffrance à distance. Ces mots marquent peut-être moins mon entrée dans la souffrance que le moment où j’accepte enfin de la vivre.


Presque un an plus tard, j’écrivais :


« Malgré ma douleur, je mesure la chance de t’avoir rencontrée, d’avoir passé ces trente dernières années à tes côtés. Je me rends compte aujourd’hui que cela a été un privilège que m’a accordé la vie. Le bonheur de t’avoir aimée est à la hauteur du chagrin de t’avoir perdue. »


La douleur est toujours là. Mais le regard s’est élargi. Il ne porte plus seulement sur ce qui a été perdu. Il commence aussi à regarder ce qui a été vécu et reçu.


Quelques mois plus tard encore :


« J’ai l’impression d’être un aveugle qui vient de retrouver l’usage de ses yeux, j’ai la sensation de sortir de l’obscurité. […] Je suis dans la caverne si bien décrite par ce cher Platon et je viens de me retourner… J’espère arriver à me diriger petit à petit vers la sortie. »


Une femme regarde à travers une fenêtre où apparaît le reflet d'un visage aux traits différents, évoquant l'introspection et l'évolution du regard sur soi.
Récit de soi – Quand le reflet raconte une autre histoire

Ce passage me touche particulièrement car j’y perçois aujourd’hui un changement profond. J’avais passé un cap et mon regard commençait désormais à se tourner vers l’avenir.

Mis bout à bout, ces trois textes racontent quelque chose que je n’avais pas cherché à raconter. D’abord accepter la douleur. Puis être capable de regarder aussi ce qui a été vécu. Enfin commencer à se tourner vers l’avenir.

Je ne voyais pas ce mouvement lorsque je le vivais.


C’est en revenant sur mes propres mots que j’ai pu le voir.


Écrire, raconter, puis revenir sur son récit


C’est peut-être là que se situe une partie de la force du récit de soi.

À l’oral, raconter nous amène à relier les événements, parfois à les regarder autrement.

L’écriture ajoute une dimension particulière : on écrit un mot, on le barre, on en choisit un autre. On construit une phrase puis on la reprend parce qu’elle ne traduit pas exactement ce que nous voulons dire. Pendant ce travail, nous ne faisons pas que raconter : nous réfléchissons aussi à ce que nous avons vécu.

Boris Cyrulnik a beaucoup travaillé sur la place du récit dans les processus de résilience. Raconter permet de prendre de la distance, de relier des moments jusque-là séparés et, progressivement, de modifier la place qu’une épreuve occupe dans notre histoire.


Avec le récit de soi, les images et les symboles que nous construisons autour de ce que nous avons vécu peuvent évoluer et participer au processus de résilience. L’épreuve n’est pas effacée : elle prend progressivement une autre place dans notre histoire.


Revisiter son parcours pour retrouver ses ressources


Le récit de soi ne permet pas seulement de mieux comprendre ce que nous avons vécu. Il permet aussi de retrouver les capacités que nous avons mobilisées pour traverser certaines épreuves et de les amplifier.


Au cœur d’une épreuve, nous ne les identifions pas forcément. Nous avançons, nous nous adaptons, nous faisons des choix, nous trouvons des ressources parfois sans même les nommer.

Revisiter son parcours permet de les rendre visibles.

C’est une dimension qui nourrit aujourd’hui ma manière d’accompagner et d’intervenir : permettre de prendre de la hauteur sur une trajectoire, de relier certains événements et d’identifier ce qu’ils ont mobilisé ou transformé.

Lorsque j’ai commencé à écrire dans ce carnet en 2013, je ne savais rien de tout cela.


J’avais juste besoin d’écrire.


Bien plus tard, en revenant sur ces pages, j’ai compris que mes mots ne racontaient pas seulement ce que j’avais vécu.

Ils avaient aussi gardé la trace de celui que j’étais en train de devenir.

Un cheminement qui m’a profondément transformé, dans mon regard sur moi-même, sur les autres et sur ce qui m’entoure.


Un homme marche sur un sentier au milieu de collines verdoyantes, évoquant le chemin parcouru, le récit de soi et la poursuite de sa trajectoire.
Récit de soi – Le chemin se poursuit

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